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Publié par LeCoureurdeVin

Chaque profession a ses marronniers. Non, pas les arbres. Mais ce qu'on appelle en journalisme ces articles prévisibles qui reviennent régulièrement. Ces jours-ci par exemple, le monde du vin buzze du classement Liv-ex "Power 100" qui classe les marques de vins les plus puissantes dans le monde. Wahou ! Mais les plus puissantes par qui ? Pour qui ? Pour où ? Pour quoi ? Autant de questions que personne ne se pose et sur lesquelles on a un avis, à défaut d'avoir une vérité.

Comme tout le monde, il arrive au Coureur de Vin de rester assis le nez sur son écran, à suivre ce qui se dit sur Facebook (quand son compte n'est pas bloqué par un aigri), Twitter, et ailleurs. En ce moment de nombreux professionnels de la profession partagent le classement Power 100 de Liv-ex qui informe le monde entier sur les marques de vin les plus puissantes. C'est ludique, c'est rigolo, c'est bon pour l'égo de ceux qui y sont, et accessoirement ça informe les marchands et autres spéculateurs de ce qu'ils doivent acheter s'ils veulent se faire des couilles en or en le revendant (ou des ovaires en platine, puisque le lucre n'a plus de sexe).

Ca permet surtout à la société qui initie ce classement de se faire une belle pub et de convaincre le business du vin que leurs services sont indispensables. Ca permet aussi à tout un chacun de jeter un oeil sur les domaines stars et de gouter cette joie enfantine du classement, résurgence du TOP 50 pour ceux qui l'ont connu, avec les artistes qui montent, ceux qui descendent et autre suspens de foire à la saucisse.

 

Au départ le TOP 50 était 30 puis il est devenu POWER 100

En revanche, personne ne semble se poser de questions sur ce classement. Comment est-il fait ? De quoi est-il le reflet ? Non ! C'est un classement, c'est pratique, c'est fiable, on voit tout de suite avec quelle allocation on va se faire du pognon.

De qui le Power 100 représente-t-il le pouvoir ?

Liv-ex est une entreprise privée qui fonctionne comme une place de marché. C'est la bourse du vin. Moyennant une abonnement ils mettent en relation les marchands de vins ou les amateurs suffisament fortunés pour avoir une activité régulière de trading de vins. Ca rassemble donc des marchands, des gens qui vendent et achètent, afin qu'offre et demande se rencontrent jusqu'à ce que profit se fasse, Liv-ex prenant sa petite com' sur les transactions. Ils fournissent également de l'info et des prestations de service (logistique, stockage, etc.).

Leur classement est donc le fruit des transactions effectuées via leur service et fait l'objet d'une pondération dont on ne connait pas la formule magique mais qui mélange prix, volume, progression, nombre de vins et de millésimes par domaine, etc. Avant d'être le reflet du monde du vin dans son ensemble, c'est donc le reflet de l'activité d'une entreprise qui est une sorte de bourse du commerce. On n'a évidemment pas le détail des clients des services de Liv-ex, mais on se doute qu'il s'agit de professionels qui négocient de gros volumes, des importateurs, des distributeurs, et de quelques grosses fortunes mondialisées.

Tel importateur américain ne sait pas quoi faire de ses 300 caisses de Pavie. Hop ! Il les met sur le marché Liv-ex et fait le bonheur d'un importateur chinois. Gling ! Youpi ! Liv-ex s'occuppe éventuellement du transport et du stockage, si on a bien compris le business model. On peut donc supposer que cet indice reflère essentiellement la cote d'un monde marchand et mondialisé, dont l'épicentre doit se situer quelque part entre New-York et Hong-Kong. Disons Londres !

 

Coureur de Vin aime bien les crayons de couleur pour les grands qu'on appelle Stabilo

Coureur de Vin aime bien les crayons de couleur pour les grands qu'on appelle Stabilo

Power is not quality, but quality can be power

Ce Power 100 ne classe donc pas la qualité des vins, ni même leur notoriété à proprement parler. Il classe l'activité marchande de ces domaines sur le site d'échange de la société Liv-ex. Il indique sans doute plus ce qui va plaire au grossiste de Hong-Kong que ce que l'amateur sophistiqué de France (au hasard) va apprécier. C'est un outil, certes. Utile, comme tous les outils. Le reflet du monde marchand à un moment donné (de septembre 2014 à août 2015), certainement. Mais en aucun cas ça n'est le reflet de la valeur intrinsèque d'un vin ou de sa côte de popularité réelle auprès de la clientèle, celle qui déguste, ou même qui boit.

Alors maintenant, rentrons dans le détail. Qu'est-ce qu'on trouve d'intéressant dans ce putain de classement (que vous trouverez à la fin) ?

Déjà la repartition. Bordeaux écrabouille le classement de sa surreprésentation avec 54 vins. La Bourgogne, tant louée et si chère, mais petite en taille, classe seulement 20 domaines. Pardon, 20 marques. Loin derrière on trouve  l'Italie, premier producteur mondial de vin, qui ne classe que 7 marques. La Champagne ne fournit que 5 marques, alors que la région produit beaucoup et jouit d'un certain prestige. Puis le Rhône avec également 5 marques. Enfin le reliquat est constitué de 2 espagnols et de 7 vins du monde avec des américains, des australiens, et un argentin.

On peut tirer des conclusions en long en large et en travers de ce classement.

Mammouth écrase les prix, Bordeaux le Power 100

Le fait que Bordeaux soit si massivement représenté illustre bien que c'est un classement de marchands, les châteaux bordelais produisant souvent des volumes importants et jouissant de l'antériorité de leurs marques sur les marchés. Ils cumulent donc volume et prestige et n'ont aucun mal à tirer leur épingle du jeu. On s'amuse d'ailleurs à remarquer que les nouvelles stars que sont Angelus et Pavie se permettent de faire la nique à Margaux, Cheval-Blanc, Lafite-Rotschild et Latour, ce qui est assez cocasse. A croire qu'on se les échange beaucoup...

La Bourgogne n'est pas borgne

On est presque surpris que la Bourgogne ne classe que 20 "marques" (on met des guillemets car la notion de marque nous semble presque contraire à l'identité de la Bourgogne qui, malgré tout, s'essaie au commerce mondialisé avec de plus en plus de succès).

Ainsi le Domaine de la Romanée-Conti (DRC pour les intimes), qu'on verrait bien être le domaine le plus célèbre du monde, avec la Romanée-Conti comme marque ultime, n'est que 5ème. Des domaines fameux de Chambolle-Musigny, appellation tellement à la mode pour sa supposée délicatesse, se retrouvent dans les tréfonds du classement contrairement à ce que leur notoriété pourrait laisser supposer. Il faut dire que ce sont surtout les Musigny et les Amoureuses de Roumier et de Mugnier qui sont spéculatifs, le reste ne faisant sans doute pas autant flamber les cours. On retrouve à contrario des domaines quasiment invisibles en France mais pourtant très qualitatifs, comme Sylvain Cathiard qui est 12ème du classement (mais sur la 3ème marche du podium des domaines bourguignons) et jouit d'une grande notoriété aux USA, ou Hudelot-Noëllat qui travaille essentiellement à l'export et qui est 67ème. On constate qu'en blanc le domaine Leflaive coiffe le domaine Coche-Dury... qui fait son entrée dans le classement à la 18ème place... A croire que personne ne voulait de Coche-Dury l'année dernière, en tous cas sur Liv-ex !?

Bref, on vous laisse vous dépatouiller vous-même avec le classement des "100 marques les plus puissantes du monde" et faire vos propres analyses sur ses incongruités.

Message de santé publique : le vin n'est pas qu'une marchandise

On espère que vous avez compris que cet outil, utile et distrayant, n'est qu'un indicateur parmi tant d'autres et qu'il ne faut pas en faire l'étalon or du vin. Tout ce qui se trouve là, c'est avant tout ce qui vaut cher et qui s'échange beaucoup. Pas nécessairement ce qui est le meilleur, le plus rare ou le plus intéressant à boire. C'est le classement de notre monde : un monde marchand. Le classement d'un monde qui veut tout classer, tout quantifier, tout épingler, tout rationnaliser. C'est un classement de banquiers, de financiers, de commerçants. C'est celui de la petite-bourgeoisie du vin qui veut s'enrichir. C'est aussi celui de ceux qu'on appelle les "grands amateurs", parfois "grands connaisseurs", trop souvent respectés de ce monde là pour leur potentielle fatuité et surtout leur capacité à influer sur le marché. S'ils ouvrent quelques bouteilles de temps en temps, heureusement, ils semblent surtout doués pour acheter celles qu'ils pourront revendre plus cher.

Tout cela constitue un aspect du monde du vin, qui a son utilité, mais dont l'égémonie finit par devenir asphxiante. Mais ça ne constitue certainement pas tout le vin, et encore moins l'esthétique du vin qui survit tant bien que mal, comme elle survit ailleurs, dans l'art par exemple, lui aussi écrasé sous les classements de prix. En tous cas ça n'est pas notre Power 100 des quilles qu'on a envie de s'envoyer du 1er septembre 2015 au 31 août 2016. On félicite quand même ceux qui s'y trouvent, car ça récompense leur travail, mais on les invite à s'ouvrir une bouteille de Power Vin de Pays pour fêter ça, histoire de ne pas oublier que le plaisir n'est pas (que) dans le prix ou le pouvoir.

 

Si tu n'arrives pas à lire le tableau ci-dessous, fais rentrer Liv-ex dans le Power 100 des sites de vin les plus consultés en allant ici

Les commerçants parlent aux commerçants : le Power 100 de Liv-ex
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