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Publié par LeCoureurdeVin

Il semble que le printemps soit désormais la saison officielle de la sortie d'un nouveau livre "d'investigation" sur Bordeaux. Si Isabelle Saporta a fait pas mal de bruit en 2014 avec son brûlot "Vino Business", c'est au tour de Benoist Simmat, journaliste indépendant et scénariste de BD vinicoles, de nous livrer son opus printanier, "Bordeaux Connection". Dans un souci d'abnégation et d'information, Le Coureur de Vin s'est empressé de le lire pour t'en rendre compte, avec ses mots à lui.

 

On va aller droit au but, pour ceux qui n'arrivent plus à se concentrer 5 minutes sur un article "on line" et voudraient aller cliquer ailleurs rapidement, le bouquin de Benoist Simmat est d'une autre tenue que celui d'Isabelle Saporta. Le récit hargneux de cette dernière, essentiellement centré sur les affres du classement de Saint-Emilion, tenait plus du pamphlet que de l'information objective. Simmat est plus sage, et a sans doute plus travaillé. Il faudra juste engueuler son éditeur pour cette accroche sur "la mafia des grands crus" en couverture. Le bouquin se serait passé de ce message racoleur, et l'auteur aussi sans doute. Les affres du commerce !

Simmat connait manifestement bien le monde du vin, et de Bordeaux en particulier. En 9 chapitres et 300 pages il fait le tour des enjeux économiques du mondovino bordelais en ce début des années 2010. Le livre, bien documenté, est habilement construit. Chaque chapitre traite d'un sujet (la Chine, les classements, le bio, l'oenotourisme, les oenologues conseils, etc.) qui sert en fait de prétexte pour trousser à chaque fois 2 ou 3 portraits d'acteurs influents du vin bordelais. C'est malin car ça permet de traiter les enjeux tout en flattant les égos de ces messieurs (et rares dames) qui seront, au final, ravis de figurer en bonne place dans l'ouvrage. Les professionnels de la profession pourront commenter ce qui se dit sur ces figures influentes qu'ils connaissent bien tandis que les béotiens se feront une joie de les découvrir. Tout le monde y passe, de Philippe Castéja (le négociant Borie-Manoux) et ses 1001 casquettes à Jean-Michel Cazes (Lynch-Bages), longtemps Grand Maître de la Commanderie du Bontemps, en passant par Bernard Magrez (Fombrauge, Pape Clément) et son sens inaliénable des affaires.

Bordeaux Connection et un surligneur fluo : Coureur de Vin a bien (stabilo) bossé !

Bordeaux Connection et un surligneur fluo : Coureur de Vin a bien (stabilo) bossé !

Les affaires sont les affaires

C'est surtout de ces dernières dont il est d'ailleurs question. Car derrière les 1ers Grands Crus Classés, leur arômes et leurs tanins fins, les grands vins de Bordeaux sont aussi des affaires de gros sous. Alors évidemment, en France, dès qu'on parle d'argent, c'est louche. Il suffit qu'on lâche quelques chiffres qui sembleraient le B-A-BA du business aux américains pour que, tout de suite, ça devienne "une enquête haletante au coeur de la mafia des grands crus". Alors que ça n'est finalement qu'une aimable compilation d'infos économiques sur le business du vin bordelais.

Juteux business devrait-on dire, ce qui le rendra encore plus louche aux yeux de la France éternelle du fonctionnaire bienveillant et de l'égalitarisme coupeur de tête où la richesse du voisin est toujours suspecte, voire insupportable. Et il faut bien le dire, on retrouve parfois dans le bouquin cette offuscation désormais obligatoire devant tout ce qui pourrait représenter une élite, une aristocratie, les Grands Crus étant ici plusieurs fois qualifiés de "caste". Caste très riche, évidemment, donc très condamnable. Non pas qu'on soit particulièrement fan des excès du capitalisme libéral mondialisé, loin de là, mais son pendant franchouillard, la haine du meilleur que soi vaguement camouflée en vertu démocratique, nous fait également horreur.

 

La Caste des Grands Crus danse la farandole des chiffres

Donc voilà, les 1ers Grands Crus, ceux du classement médocain de 1855, plus ceux de la Rive Droite qui se sont joints au club, Ausone, Cheval-Blanc et l'inclassable Petrus (qui a en fait été classé, mais sous Pétain, donc on préfère oublier) sont une caste de super-riches qui vampirise le bordelais. Et d'une certaine façon c'est vrai. On ne parle que d'eux alors que Bordeaux c'est plus de 6000 victiculteurs, dont un nombre croissant, mais encore marginal (environ 200), en vient à demander le RSA. 

L'auteur sort quelques chiffres, invérifiables, et qui semblent avoir été bricolés dans l'atelier du journaliste qui s'improvise expert-comptable. Donc on part d'un coût de production supposé (40 Euros), qu'on multiplie par le nombre de bouteilles produites et qu'on soustrait du chiffre d'affaire déclaré. Ça permet de décréter que Cheval-Blanc fait 28 millions de bénéfice opérationnel avant impôts (quels impôts ?). Le chiffre est invérifiable, si ça se trouve c'est plus, ou moins, on ne sait pas, mais on se doute de toute façon que c'est beaucoup. 

Et ça ça ne plait pas à Benoist Simmat qui trouve injuste que deux poignées de châteaux gagnent des fortunes, deux centaines gagnent bien leur vie et quelques milliers plus ou moins. Et oui, c'est injuste, de même que tout le monde ne fait pas 1M90 ou n'a pas un QI de 160. Est-ce que le génie discrimine l'idiot du village. Pas sûr ! Normalement il y a de la place pour tout le monde.

Rappeurs afro-américains et GCC partagent les mêmes valeurs : le gagnant rafle tout !

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Winner takes all

Mais il est toutefois vrai que quand on est propriétaire d'une marque à forte valeur ajoutée ça peut vite devenir un juteux business. Dans un monde ouvert, où le commerce fait la loi, et où de nouveaux riches mondialisés croulant sous les liquidités veulent s'acheter des biens à forte valeur ajoutée la marque aspirationnelle peut se vendre très cher.

Benoist Simmat nous fait partager les bonnes recettes de nos grands châteaux qui achètent les hectares de leurs voisins pas trop cher ce qui leur permet de produire des bouteilles que eux vendent 20 fois plus chers et d'intégrer ces nouveaux hectares dans leur assiette foncière mieux valorisée. Tu as compris ? Si moi je suis le Château Trobeau super-côté et toi tu es mon voisin  le Château Vilain pas trop connu. Je t'achète tes hectares à 500.000€ et les transforment en hectares de château Trobeau qui valent illico 1 million car ils bénéficient désormais de l'aura de la marque Trobeau... 

C'est d'ailleurs toute l'ambiguïté d'un classement comme 1855, qui n'a pas bougé depuis 160 ans, si ce n'est le petit forcing de Mouton-Rothschild dans les années 70, et qui permet à Château Lascombes d'être toujours 2ème cru classé alors qu'il est passé de 7,2 hectares en 1855... à 82 hectares aujourd'hui. Ce système est tellement magique qu'on se demande pourquoi les 2 ou 3 châteaux à très grande notoriété de chaque appellation n'ont pas encore racheté... tous les hectares de leur appellation !?

 

Se souvenir des belles choses... et revenir au présent

Mais comme l'expliquent les chapitres "OPA sur la Chine" et "L'heure du Krach", ce succès est aussi précaire. La qualité des millésimes 2009 et 2010, qui a créée une formidable frénésie spéculatrice avec l'ouverture concomitante du marché chinois, a eu l'effet d'une addiction aux drogues dures sur les propriétaires de Grands Crus Classés. Mais ce feu de paille s'est vite éteint, les chinois se rendant rapidement compte qu'ils achetaient n'importe quoi à n'importe quel prix. Du coup, certains gros acteurs locaux de la distribution de vin, comme Xiamen C&D Inc., ont discrètement remis en vente des dizaines de milliers de bouteilles (100.000 rien que pour Xiamen C&D), histoire de se délester avant que le marché ne réalise qu'il est saturé de vins invendables car trop chers. Evidemment, sur la durée, le marché chinois va croître, mais la bacchanale orgiaque qui a suivi la mise en vente des 2009 et 2010 est terminée. Et ça, tout le monde ne l'a pas encore compris.

Les Grands Crus de Bordeaux, qui n'ont rien produit de génial depuis 4 ans (même si 2014 se présente mieux que les 3 précédents millésimes), ont du mal à accepter que si les ascenseurs montent ils puissent descendre également. Et aujourd'hui la défiance est grande vis-à-vis de certains châteaux surcotés qui demandaient encore récemment des prix bien corsés pour le millésime 2013, pourtant unanimement accueilli comme un millésime médiocre. En attendant, peut-être, qu'un gigantesque crack économique mondial fasse revenir tout le monde sur terre. Car certains ne se rendent même plus compte que quelques milliers d'Euros, ou seulement quelques centaines, pour 75cl de vin, finalement, c'est peut-être un peu cher. Surtout pour des bouteilles produites à plusieurs dizaines de milliers, voire plusieurs centaines de milliers d'exemplaires.

Dire que papa avait payé ça une misère. Quelle génération de pourris les baby-boomers !

Dire que papa avait payé ça une misère. Quelle génération de pourris les baby-boomers !

Au final, on apprend beaucoup sur le monde bordelais du vin et la situation économique de la filière en ce début des années 2010 dans "Bordeaux Connection". On craignait un nouveau brulot, et malgré quelques emportements assez raisonnables, Benoist Simmat fait preuve de modération. Limite trop parfois, tant on sent par exemple qu'il est sous le charme de la famille Moueix (qui figure quand même dans un chapitre intitulé "Les Parrains"). Son récit de l'acquisition du fameux Pétrus à Pomerol par Jean-François Moueix et ses fils passerait presque pour une aimable transaction entre amis alors qu'elle a donné lieu à une très violente guerre d'héritage où l'on ne comptait plus les candidats à l'abus de faiblesse sur l'héritière Lily Lacoste. Mais passons, globalement "Bordeaux Connection" aborde l'essentiel et dresse un bon portrait général du business du vin bordelais.

 

Le vin, une guerre mondiale

Après, il faut remettre le contenu de ce livre en perspective. Le vin français, aujourd'hui le plus prestigieux, en tous cas pour certains domaines bordelais et bourguignons, est en concurrence frontale avec la production du reste de la planète qui est chaque année plus importante. Si on pourra difficilement se battre contre les centaines d'hectares mécanisables avec main d'oeuvre bon marché des vignobles du nouveau monde, il est certain que la France a une très belle carte à jouer sur les vins prestigieux et les appellations valorisantes. Donc passer son temps à cracher sur nos plus belles réussites à l'étranger peut revenir à se tirer une balle dans le pied au moment où l'on a besoin de ces locomotives puissantes que sont les Grands Crus Classés et les domaines prestigieux.

Mais le problème n'est peut-être pas tant de la jalousie entre voisins, ou cette éternelle lutte des classes qu'on aime mettre en scène en France, qu'un sentiment de dépossession. Pour une France d'agriculteurs et de paysans, ou même de grandes familles enracinées dans leurs régions, devoir vendre la terre à des capitaux sous-fiscalisés parce qu'on est soi-même sur-fiscalisé, ça coince. D'ailleurs, certaines grandes familles du vignoble n'ont pas hésité à s'expatrier fiscalement, discrètement car ça reste mal vu, car c'était la condition sine qua non pour ne pas avoir à vendre lors de la succession. Et aujourd'hui ce n'est plus le voisin qui achète, mais au mieux LVMH ou une compagnie d'assurance, et au pire un magnat des casinos de Macao ou une fiduciaire appartenant à un oligarque exotique que personne ne connaissait il y a encore 5 ans.

Finalement, il est peut-être là le problème. Ça n'est pas tant que Château Trobeau gagne beaucoup d'argent, c'est qu'avant il appartenait au voisin, on pouvait croiser le proprio dans le village. Oh, on ne se faisait pas nécessairement la bise, mais il y avait une proximité. Alors que maintenant on ne sait plus trop à qui il appartient le château Trobeau, à une filiale de filiale de filiale de filiale de filiale qui possède une boîte postale quelque part sur une île. Tiens, ça ferait un bon sujet pour le bouquin sur Bordeaux de l'année prochaine...

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N
Excellent article qui devrait te valoir les foudres de la patrouille. Tu sais, celle qui ne supporte pas qu'un vigneron gagne de l'argent, mais achète des smartphones à 800 euros.
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L
La patrouille ne m'a pas encore repéré ! :-)<br /> Et puis je suis très oecuménique, ça devrait aller...