750 grammes
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Publié par LeCoureurdeVin

Chaque profession a ses grands hommes. Dans le monde du vin Aubert de Villaine, l'associé-gérant du Domaine de la Romanée-Conti, en fait assurément parti. Alors quand l'Université des Grands Vins vous propose une soirée en sa compagnie à Strasbourg, il n'y a pas à hésiter : ceux qui l'aiment prennent le train.

 

Aubert de Villaine au service des grands vins. Une photo qui illustre parfaitement l'homme.

Aubert de Villaine au service des grands vins. Une photo qui illustre parfaitement l'homme.

Il en va du monde du vin comme des autres. Il a ses coteries, ses clans, ses passages obligés, ses modes. Il a aussi ses superstars. Aubert Gaudin de Villaine sera surement désolé qu’on l’affuble de ce titre, tant l’homme semble éloigné de cet intitulé. Mais, qu’il le veuille ou non, il est une superstar du vin. Et de niveau mondial.

Aubert de Villaine et le Domaine de la Romanée-Conti

Le mérite en revient sans doute au domaine que dirige M. de Villaine, lequel s’abrite toujours derrière la renommée de ses vins. Au fil des siècles, le climat de la Romanée-Conti s’est constitué une solide réputation qui illumine désormais de son aura tous les vins du domaine qui porte le même nom. Car les novices doivent se mettre définitivement dans la tête que si la Romanée-Conti est un vin, le Domaine de la Romanée-Conti en produit d’autres : La Tâche, également un monopole, La Romanée-Saint-Vivant, le Richebourg, le Grand Echezeaux, l’Echezeaux, le très rare Montrachet, et même du Corton désormais. Que des grands crus, ce qui renforce l’image d’excellence du domaine.

La réputation du Domaine de la Romanée-Conti (le DRC pour les intimes) est aujourd’hui à son firmament. Et si Aubert de Villaine vous dira que c’est grâce à l’excellence de ses terroirs, personne n’est tout à fait dupe que c’est aussi grâce à son action, et à celle de ses équipes, très stables, que le domaine est à son meilleur.

Le DRC et son histoire récente

Un petit rappel d’histoire contemporaine s’impose. Le Domaine est en co-gestion, car il appartient pour moitié aux Villaine et pour moitié aux Leroy. Née Marcelle Leroy, celle qu’on appelle désormais Lalou Bize-Leroy, est une autre superstar de la région. Elle est la fille d’Henri Leroy qui avait racheté la moitié du domaine aux Chambon en 1942. Avec Edmond Gaudin de Villaine, le grand-père d’Aubert, Henri Leroy a fait du domaine, qui perdait de l’argent et nécessitait de nombreux investissements, un peu de ce qu’il est aujourd’hui. Mais il semblerait qu’aucun système solaire ne puisse avoir deux soleils.

Au début des années 90, un micmac dans la distribution des vins du domaine, une quasi-exclusivité de la maison Leroy à l'époque, a créé un schisme. Aubert a tapé du poing sur la table et Lalou a été mise en minorité. Aubert a pris la main sur le domaine qui a retrouvé la maîtrise de sa distribution, renforçant son autonomie financière. Il partage désormais la cogérance avec Henry-Frédéric Roch, le fils de cadet de Pauline Roch-Leroy. Lalou n’a jamais pardonné à cette dernière, sa soeur, de l’avoir mise en minorité.

Il n'existe pas de vignoble prédestiné, il n'y a que des entêtements de Civilisation."

Pierre Veilletet

3 décennies de leadership

Ca fait donc trois décennies qu’Aubert est le co-gérant « leader » du domaine. Le travail entrepris a été considérable. Maître de sa distribution, le DRC a profité de l’augmentation croissante de ses prix pour réinvestir dans la viticulture et l’outil de travail. Les vins, déjà fort prisés, ont encore gagnés en qualité, en particulier depuis la fin des années 90. Le marché mondialisé est devenu insatiable de ces vins qu’il est prêt à payer des prix astronomiques. Le pendant de ce succès est une spéculation frénétique et des contrefaçons nombreuses, phénomènes contre lesquels le domaine lutte comme il peut.

Un homme, un domaine, une région

Aubert de Villaine est devenu au fil des ans l’incarnation du Domaine de la Romanée-Conti. Il s’investit désormais dans le classement des climats de Bourgogne au patrimoine mondial de l’humanité qui viendrait clôturer une carrière magnifique. D’emblème d’un domaine, Aubert de Villaine est devenu emblème d’une région et symbolise une forme de droiture et d’obstination. « Il n’existe pas de vignoble prédestiné, il n’y a que des entêtements de civilisation » a dit le romancier Pierre Veilletet. Et si jamais Aubert de Villaine ne l’a pas lu, il est familier de cette citation. Comme beaucoup de vignerons bourguignons, il connaît un succès mondial qui ferait tourner la tête à beaucoup mais a su garder une forme de bon-sens paysan et de dignité quasi-monastique. Il est un entêtement de civilisation à lui tout seul.

Voilà, vous avez normalement compris à quel point, pour un amateur de vins, de grands vins devrais-je dire, de pinot noir et de Bourgogne en particulier, le Domaine de la Romanée-Conti et Aubert de Villaine représentent une sorte d’idéal. Alors, évidemment, les vins du DRC sont des vins qu’on veut absolument goûter et Aubert de Villaine quelqu’un qu’on veut rencontrer.

Strasbourg by night

Strasbourg by night

L'Univsersité des Grands Vins, une initiative alsacienne

En cette fin d’année 2013, c’est l’Université des Grands Vins en Alsace qui nous donne l’occasion de le rencontrer. Jean-Michel Deiss, vigneron emblématique de la région, et quelques autres, ont mis sur pied cette association qui vise à organiser une fois par mois une dégustation commentée. Objectif : faire en sorte que les passionnés de la région puisse enfin goûter et découvrir les grands vins français dont le monde se régale mais qui échappent souvent au commun des mortels, ne serait-ce que pour des raisons financières.

Et dans ces passionnés il y a évidemment tous les jeunes (et moins jeunes) vignerons d'Alsace. Ainsi cette université sera aussi l’occasion de donner envie aux producteurs locaux de magnifier les grands terroirs d’Alsace et de diffuser une culture de l’excellence. Et quoi de mieux que de faire venir Aubert de Villaine pour cette deuxième réunion de l’UGV qui a lieu au tristement fonctionnel Palais des Congrès de Strasbourg compte-tenu de l’affluence de l’événement.

Il faut dire que goûter des vins du DRC pour 39 Euros est une opportunité suffisamment rare pour qu’on prenne le TGV depuis Paris. On se rend donc à Strasbourg, ville qui mérite à elle seule le voyage. On arrive en avance au Palais des Congrès dans l’espoir de rencontrer le prolixe Jean-Michel Deiss pour en savoir plus sur ce projet de l’UGV. Mais il est bien trop affairé ce soir-là et on le croisera à peine.

Cette arrivée anticipée nous permet de faire la connaissance de Pierre Gassman qui préside aux destinées du domaine Rolly-Gassman. On ne connaît pas ses vins donc on ne peut pas vous dire de vous précipiter au domaine, mais le type est tellement sympathique qu’on est sûr que vous y serez bien reçu. Et nous voilà donc en train de remonter nos bras de chemises car il y a quand même quelques centaines de verres à installer sur les tables.

 

 

Une dégustation avant de commencer ça ressemble à ça : 2 palettes de matériel à installer

Une dégustation avant de commencer ça ressemble à ça : 2 palettes de matériel à installer

Power Talk avant l'ouverture : Aubert de Villaine, Jacky Rigaud, Eric Westermann et Antoine Haber

Power Talk avant l'ouverture : Aubert de Villaine, Jacky Rigaud, Eric Westermann et Antoine Haber

Jacky Rigaux, la dégustation géo-sensorielle et les grands blancs

Une heure plus tard, nous sommes désormais quelques-uns à nous affairer dans cette ambiance conviviale et tout est prêt pour le « grand show ». Maître de Villaine, grand et élancé, est escorté de Jacky Rigaux, figure bourguignonne qui a bien connu le vigneron quasi-panthéonisé Henri Jayet et se fait désormais le chantre des grands vins de Bourgogne et de la dégustation géo-sensorielle. C’est lui qui introduit la dégustation en insistant sur cette notion : les grands vins sont des vins de terroir, des vins liés à un lieu, ce qui les distingue du tout-venant vinicole qui doit plus à la technicité. Que personne ne se méprenne, il n’y a là nul mépris pour les « petits vins » bien faits dont on peut se régaler facilement, mais la notion de grand vin est indissociable de celle de grand lieu.

 

 

A la recherche d'Aubert de Villaine

On goûte trois blancs accompagnés de quelques conseils de dégustation. Le Meursault 1er cru Charmes de Thierry Matrot défend bien l’honneur des premiers crus. On avait rencontré Thierry et sa femme Pascale à une paulée musicale au château de Meursault. Des quinquagénaires joviaux et sympathiques. Le vin est comme ses concepteurs, expressif. Le nez est riche, sur le citron confit et la pâte d’amande, tandis que la bouche s’avère saline et vive. On enchaîne avec un Puligny 1er Cru Les Pucelles 2009 du Domaine Leflaive. Le nez de ce millésime chaud est plus retenu. La bouche s’avère délicate. Elle imprègne la bouche comme une nappe de brouillard avant de disparaître magiquement. On termine par le grand cru Montrachet 2006 du Domaine Jacques Prieur, vinifié par Nadine Gublin. Le nez est rond et riche, à l’image de la bouche qui dégage une légère chaleur et s’étire tout en longueur beurrée.

 

 

Le chef sommelier du Buerehiesel en plein exercice et la silhouette filante de Jean-Pierre Deiss

Le chef sommelier du Buerehiesel en plein exercice et la silhouette filante de Jean-Pierre Deiss

Aubert de Villaine et les grands rouges du Domaine de la Romanée-Conti

Si les blancs ont défendu vaillamment leur couleur, c’est évidemment les rouges du DRC que tout le monde attend. Le méthodique Aubert de Villaine prend la parole et accompagne la dégustation des vins. L’Echezeaux 2006 est un bon tour de chauffe. Plus grand par la taille que par le terroir, l’Echezeaux est composé de plusieurs lieux dits qui ont été englobés dans le grand cru. Comme le dit M. de Villaine « on y va en pantoufle après la pluie », car les sols y sont maigres, contrairement au Grand Echezeaux voisin aux sols plus profonds et argileux. Le DRC possède 4,5 hectares dans le lieu-dit « Les Poulaillers ». Le nez s’avère incertain, un peu fuyant. La bouche possède un beau toucher mais sans grande densité, avec une finale un peu courte. Bien, mais pas encore l’extase.

Tandis qu’Aubert de Villaine nous entretien de la question du matériel végétal, on attaque la Romanée-Saint-Vivant, climat qui appartenait aux moines bénédictins tandis que le Clos Vougeot était cistercien. Ce 2001 possède un nez d’arômes fumés et fanés assez entêtant. La bouche est franche et monte en intensité. Mais elle reste délicate et caresse doucement le palais. C’est un vin élégant. Le cru a manifestement beaucoup gagné au tournant des années 2000 à ce que le domaine mette de côté la partie moins qualitative. Il est désormais le vin du domaine qui se rapproche le plus de la Romanée-Conti en terme de style.

A la recherche d'Aubert de Villaine

Quand on cherche à extraire au-delà de ce que peut donner le raisin, on fait baisser la qualité.

La Tâche 1999 : la reine de la soirée

Puis vient le roi, ou la reine, de cette dégustation, La Tâche 1999. La Tâche est un climat dont l’histoire est intéressante. Elle était toute petite au départ, 1,40 hectares. En 1933 la famille Liger-Belair a du la vendre à cause de problèmes de successions. Edmond Gaudin de Villaine l’a achetée et l’a fusionnée avec les 4,63 hectares de Gaudichots qu’il possédait déjà. Il ne reste aujourd’hui que 0,80 hectares de Gaudichots, classés en premier cru tandis que La Tâche fait désormais 6 hectares.

Ce millésime 1999, beau mais généreux, marque un tournant pour le domaine. La récolte était abondante mais hétérogène et il a été décidé de la ramasser en deux fois, d’abord les grains les plus fins, puis le reste. Cette pratique s’est depuis généralisée au domaine mais a donné cette année là une des plus grandes Tâche de ces dernières décennies.

La Tâche est un vin puissant, très différent de la Romanée-Saint-Vivant. Le nez est évolué sur des arômes de cerise, de pruneau et de fumé. La bouche est ample mais veloutée. Elle monte en puissance avec un beau volume sur la cerise noire tandis que la finale s’étire en longueur sur des notes plus terreuses. Très beau vin !

On en achèterait volontiers quelques bouteilles si le prix sur le marché n’était pas devenu totalement prohibitif. Comptez 3000 Euros désormais. Sans doute 10 fois ce que ça valait au domaine à l’époque de sa commercialisation. On se réjouit d’autant plus d’avoir pu la goûter ce soir là.

En route vers le Buerehiesel...

En route vers le Buerehiesel...

Un dîner sous la verrière du Buerehiesel

La soirée se poursuit au restaurant Buerehiesel d’Eric Westermann. Cette « petite maison du paysan » (en alsacien dans le texte) a été la grande maison de la gastronomie sous le commandement du père Antoine. Elle est désormais la bonne maison de la gastronomie sous la direction d’Eric qui perpétue le savoir faire culinaire (une étoile Michelin) sans le tralala dispendieux des trois étoiles.

Le lieu est charmant, une ferme alsacienne de 1607 qui avait été installée au cœur du parc de l’Orangerie pour l’Exposition Industrielle Internationale de 1895. Les strasbourgeois doivent être ravis qu’Eric Westermann ait démocratisé la cuisine, et donc les prix, comme ça ils peuvent y aller plus souvent. Comme au Beau-Rivage de Lausanne, le Chef Sommelier est un jeune, Antoine Haber, local de l’étape, notamment formé chez Ducasse. On le sent passionné et très pro. Limite trop. Mais on imagine qu’un sommelier qui reçoit Aubert de Villaine et tous les vignerons de la région ne veut pas se rater.

A la recherche d'Aubert de Villaine
A la recherche d'Aubert de Villaine

C’est sous la verrière que l’on dîne. Chacun s’installe librement sur de grandes tablées qui réunissent vignerons, professionnels et amateurs. La soirée fonctionne sous forme de Paulée, chacun ayant amené une bouteille à partager.

On se retrouve à proximité de Jacky Rigaux, cerné par une nuée de jeunes vignerons alsaciens. Au jeu des questions-réponses c’est Paul Rieflé qui se montre le plus hardi, monopolisant quasiment l’intervenant, très heureux de partager son savoir et ses anecdotes de vieux routier de la Bourgogne. Paul s’occupe des ventes des domaines Rieflé et Seppi Landman. Il fait preuve d’une assurance affirmée et entreprenante. Arnaud Geschickt, qui travaille au domaine du même nom avec son oncle Frédéric s’avère plus relax, moins "focalisé sur l'objectif". Il est content d’être là, en compagnie de son collègue Michel Levoguier, et s’occupe surtout de passer une bonne soirée. Deux styles.

 

Paul Rieflé, Jacky Rigaux, Jean-Michel Deiss et Michel Levoguier au dîner

Paul Rieflé, Jacky Rigaux, Jean-Michel Deiss et Michel Levoguier au dîner

Nous aussi on est Off et on s’occupe surtout de profiter de ce moment. Pas de notes donc sur les mets et les bouteilles qui se succèdent. On se souvient quand même avoir goûté un Pinot Gris Kaefferkopf 2011 de chez Geschickt, qui travaille en bio, et un très bon Riesling Steinert 2010 de chez Rieflé à l'étiquette amusante.

Un bonheur exceptionnel !? On n'en est pas loin ce soir là...

Un bonheur exceptionnel !? On n'en est pas loin ce soir là...

Les agapes ne se prolongent pas trop tard, car beaucoup doivent rentrer dans leur village viticole, à quelques dizaines de kilomètres de là. On discute un peu avec Aubert de Villaine, très décontracté en cette fin de soirée, même s’il garde toujours cette sorte de distinction naturelle. Quand on lui parle d’écriture et de cinéma, il nous dit que contrairement au scénariste, le vigneron lui, saison après saison, n’est pas maître des rebondissements de son intrigue. On se dit qu’il a d’autant plus de mérite quand, tous les ans, il réussit à sortir un bon film.

On rentre à pied par le Parc de l’Orangerie en regardant le ciel. On se dit que sur le Hollywood Boulevard du vin, Aubert de Villaine mérite définitivement son étoile. En bonne place.

Puisqu'Armand Borlant fait de meilleurs portraits que nous, on lui emprunte celui là (GJE)

Puisqu'Armand Borlant fait de meilleurs portraits que nous, on lui emprunte celui là (GJE)

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